Il faut avoir l’optimisme rivé au corps – ou un insolent sens de l’humour – pour avaler la couleuvre de la « décentralisation » camerounaise. Ce qu’on nous vend sous cette noble enseigne n’est, bien souvent, qu’une farce bureaucratique de plus : un habile service après-vente du centralisme où l’on se contente de dupliquer les pires travers de Yaoundé – clientélisme, lenteur, paperasse et opacité – pour les saupoudrer généreusement dans nos communes et nos régions.

Le grand mensonge originel saute aux yeux : on transfère les compétences en oubliant soigneusement les moyens. Ou pire, on les assortit de cordons de la bourse si serrés que nos exécutifs locaux sont réduits à faire la manche dans les antichambres ministérielles. Résultat, c’est un trompe-l’œil constitutionnel. On crée des conseils régionaux et des mairies pour donner au bon peuple l’illusion de l’autonomie, mais le cordon ombilical budgétaire reste solidement branché sur le Trésor public central. Ce n’est pas de la décentralisation, c’est de la sous-traitance de la misère administrative.

S’imaginer que rapprocher le pouvoir du citoyen suffit à l’émanciper relève de la douce utopie. Sans contre-pouvoirs solides ni culture de la redevabilité, transférer le pouvoir sans balai démocratique revient simplement à remplacer un tyran lointain par une armada de petits potentats locaux. Voilà notre décentralisation transformée en archipel de fiefs clientélaires, où les élites s’emparent des maigres budgets communaux pour arroser leurs réseaux, bien à l’abri des regards de populations maintenues dans l’ignorance crasse de leurs droits civiques.

Et pour s’assurer que personne ne sorte du rang, on a le gardien du temple : le préfet. Héritier d’une glorieuse tradition d’occupation, il règne en monarque absolu sur son unité administrative. Armé de sa force publique et de son costume de gouverneur omnipotent, il valide, invalide, surveille et paralyse toute velléité d’initiative locale, agissant comme un véritable verrou anti-développement. Quant à l’appareil judiciaire, il souffre du même mal congénital. D’un côté, une justice institutionnelle lente, lointaine et perméable aux billets de banque ; de l’autre, l’arbitraire des gardes à vue et des mesures liberticides. Pendant que les tribunaux s’enlisent dans des procédures interminables, le citoyen, lui, regarde ailleurs et règle ses différends comme il peut, faute de voir dans la toge noire un rempart contre l’injustice.

Si l’on veut un jour s’affranchir de cette tutelle étouffante, les conditions ne sont pas négociables. Il faut d’abord lâcher la bride fiscale, car une collectivité qui ne lève pas ses impôts et vit des miettes de la péréquation restera éternellement un enfant de chœur sous tutelle. Il faut ensuite dépoussiérer l’administration en faisant troquer au préfet son costume de vice-roi contre une mission d’appui technique, sans fourrer son nez dans la gestion des élus. Enfin, il faut libérer les juges en rompant le cordon ombilical entre le Conseil supérieur de la magistrature et l’Exécutif, pour qu’enfin, un magistrat puisse appliquer la loi sans suer pour sa carrière.

En un mot : inverser la pyramide. Tant que le citoyen restera un administré taillable et corvéable à merci, la « décentralisation » ne sera que du vent emballé dans du papier timbré.

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